La cérémonie du 6 juin 2010
au cimetière parisien de Bagneux


Discours de François Szulman, coprésident 

« Il y a exactement soixante dix ans, le 6 juin 1940, à Marchélopot et Miséry au sud de Péronne dans la somme, le 22ème régiment de marche de volontaires étrangers succombait sous un déluge d’acier et de feu déversé par les 3è ème et 4 ème Panzer divisions nazies.
Après avoir stoppé l’avance allemande pendant 15 jours du 24 mai au 6juin 1940.
Le 22ème entièrement décimé est cité à l’ordre de l’armée pour son courage et sa bravoure. Cette unité est composée en majorité de républicains espagnols chassés de leur pays par la
victoire du franquisme et de juifs d’Europe de l’est fuyant l’antisémitisme de leur pays d’origine.
Dès la déclaration de guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939, 83000 étrangers vivant sur le sol national s’engagent dans l’armée française, dont 25000 juifs.
Ce nombre représente la quasi-totalité des hommes en âge de porter les armes. Submergés par cet afflux de volontaires, les bureaux de recrutement sont très vite embouteillés, si bien que les organisations juives ouvrent des bureaux annexes dans leurs locaux, et établissent des visites de recrues potentielles.
Ce mouvement massif était commandé par des motivations profondes et multiples :
La défense de leur patrie d’adoption qui, malgré un contexte historique défavorable nourri par un antisémitisme virulent les avait accueillis.
La lutte contre le racisme et le nazisme dont ils avaient compris très tôt le danger mortel.
La défense des valeurs républicaines qui avaient permis leur intégration dans la nation française. Malgré cet élan patriotique, le commandement de l’armée manifeste un comportement profondément ambigu. Une note confidentielle met en garde contre l’incorporation dans l’armée régulière d’éléments indésirables, au loyalisme sujet à caution. Ils sont donc dirigés vers la légion étrangère et incorporés dans les unités spécialement créées pour eux.
Les 21 ème – 22 ème – 23 ème – Régiments de marche de volontaires étrangers.
Les 11 ème – 12 ème – Régiments étranger d’infanterie.
La 13 ème demi brigade de la légion étrangère.
Les appels se sont poursuivis jusqu’à fin mai 1940 et les volontaires furent dispersés dans les régiments déjà constitués de la légion étrangère en Afrique du nord au Levant et jusqu’en Indochine. A l’évidence, l’état major n’attend plus grand-chose de ces unités composées par deux groupes, espagnols et juifs, aux usages et à la mentalité spécifiques. Faire des soldats
de ces troupes hétérogènes, n’est pas une tâche aisée.
La dotation en équipement et en armement est nettement insuffisante et obsolète.
Au dépôt du Barcarès, près de Perpignan, quartier des 21 ème – 22 ème – 23 ème R.M.V.E, les volontaires sont vêtus de bric et de broc en kaki, en bleu horizon, en bleu chasseur, coiffés de képis déformés, de bérets, de chéchias, et de calots fripés. Les habitants des alentours les appellent « l’armée du salut ».
L’armement : des fusils Lebel de la guerre du Rif, sans bretelle, remplacées par de la ficelle, d’où le surnom donnée par la propagande nazie à radio Stuttgart « Les régiments ficelle ». Les armes lourdes font cruellement défaut. Il n’est pas surprenant que l’instruction d’une telle foule d’étrangers ait posé de nombreux problèmes. Les juifs, plus âgés, souvent instruits, déjà pères de famille, sont profondément imperméables à la culture des casernes. Le général Albert Brothier, jeune sous-lieutenant au 22 ème RMVE à Barcarès, écrit :
« Les soldats juifs ont des qualités qui ne s’accordent pas avec les normes traditionnelles de l’armée française. En observant le comportement de nos volontaires juifs, plus tard, je compris mieux pourquoi dans l’armée israélienne, la familiarité et le débraillé vont si bien avec le courage et une efficacité redoutable ».
En dépit des espoirs médiocres mis en eux, les cinq unités étrangères, 11 ème -12 ème REI, 21 ème – 22 ème – 23 ème RMVE qui prennent part à la bataille de France 10 mai – 22 juin 1940, accomplissent des exploits.
Le 11 ème REI se bat à Sedan, il est cité à l’ordre de l’armée.
Le 12 ème REI défend Soissons, il est cité à l’ordre de l’armée
.
Le 21 ème RMVE placé en arrière garde sur l’Aisne, permet la retraite de la VII ème armée française.
Le 22 ème RMVE stoppe l’avancement sur la somme pendant 15 jours, il est cité à l’ordre de l’armée
Le 23 ème RMVE combat à Ste Menehould, Villers-Cotterêts, Pont sur Yonne jusqu’à l’armistice.
La 13 ème DBLE, l’unité la plus prestigieuse de l’armée Française participe aux batailles
En Narvik en Norvège
En Erythrée, au Levant
En Italie
Au débarquement de Provence
A la fin de la guerre en Allemagne.

La 13 ème Division blindée de Légion étrangère est citée à l’ordre de l’armée.
13 citations à l’ordre de l’armée, décernées au cours de la bataille de France en 1940. Sur ce maigre total, 4 l’ont été à des unités étrangères sur 1.500.000 fantassins, 20.000 étrangers obtiennent le tiers des distinctions.
Le comportement des volontaires va de l’honorable au spectaculaire. A leur manque de technique militaire, les légionnaires suppléent par leur courage et la ténacité. Les comptes rendus d’opération des différentes unités concluent que les juifs font leur devoir, et se comportent très bien au feu. Les pertes subies par ces régiment sont considérables, deux tiers des effectifs. Ce qui est certain, c’est que les unités étrangères qui se sont battues en France en 1940 ont participé aux faits d’armes les plus impressionnants, dans une armée française qui s’est effondrée en six semaines après avoir sacrifié 100.000 hommes.
La majorité des survivants se retrouvent prisonniers dans les stalags en Allemagne. Les Allemands appliquent les conventions de Genève et les prisonniers juifs sont très peu persécutés. Ceux qui échappent à la captivité sont comme tous les juifs impitoyablement persécutés, dépouillés de leurs biens, internés dans les camps en France, livrés aux bourreaux nazis et exterminés dans les camps de la mort.
Les combattants juifs étaient persuadés que leur engagement pour la défense de la France les protègerait avec leur famille contre les lois anti-juives du gouvernement de Vichy. Erreur fatale, à l’image du légionnaire Victor Fajnzylberg du 22 ème RMVE qui perd une jambe dans la bataille de Marchélepot le 4 juin 1940, il écrit au maréchal Pétain pour demander la libération de sa femme raflée le 16 juillet 1942.Pour toute réponse, la police vient l’arrêter avec ses deux jeunes enfants, ils sont exterminés à Auschwitz.

A la fin des hostilités, le 8 mai 1945, nombre de prisonniers de guerre juifs, de retour
d’Allemagne ne retrouvent ni femmes, ni enfants, ni parents emportés par la Shoah.
De nombreux engagés volontaires de 1939 qui échappent à cette féroce répression rejoignent la résistance intérieure, la France libre et participent à la victoire sur le nazisme. Deux exemples parmi d’autres :
Joseph Epstein dit « colonel Gilles » légionnaire au 12 ème REI, chef d’état major des FFI-FTP de la région Ile de France, arrêté par la Gestapo le 16 novembre 1943, fusillé au mont Valérien le 11 avril 1944.
Marcel Langer, légionnaire au 12 ème REI commandant la 35 ème brigade FTP-MOI de Toulouse, arrêté puis guillotiné le 23 juillet 1943.
Cette page de notre histoire jusqu’à présent occultée doit enfin prendre toute sa place dans la mémoire collective de la nation, pour reconnaître le rôle des combattants juifs pour la sauvegarde de leur patrie d’adoption, pour les défenses des libertés et la dignité de l’humanité.
La mémoire est tout ce qui nous reste, elle nous commande de transmettre aux jeunes générations, l’exemple de ces hommes qui, à un moment de leur vie ont su dire « non ».

Merci.