Mai-Juin 1940

Les raisons d'une défaite

par François Szulman

La défaite s’abattit sur la France comme la foudre sur un arbre. La vue d’une armée aussi considérable près de cinq millions d’hommes de vingt à quarante huit ans 400 officiers généraux – 35 000 officiers d’active – 80 000 officiers de réserve; jetée à terre en quelques semaines, ébranla les français jusqu’au fond d’eux-mêmes. Elle frappa de stupeur le monde suspendu à l’évènement.
Mais l’issue ne fut pas décidée par le déséquilibre des forces. Les allemands n’avaient de supériorité qu’en bombardiers. Elle ne le fut pas non plus à cause du moral fragile des troupes françaises. La rencontre de l’ennemi étouffa incertitudes et
interrogations, après une drôle de guerre de huit mois. La défaite fut le résultat des faiblesses dans l’organisation du haut commandement, des erreurs commises dans la bataille, et, avant tout, de l’effarante inadéquation des conceptions stratégiques. A un ennemi qui avait su apprendre la guerre de mouvement, les chefs militaires français opposèrent une mentalité de ligne Maginot. Les généraux français n’ont pas su adapter l’armée victorieuse de 1918 aux défis de la guerre moderne. La stratégie défensive par ailleurs, pleinement endossée par les britanniques a des origines complexes. Elle répond aux vœux d’une nation et d’une classe politique profondément pacifiste. Le refus de voir se répéter les hécatombes de la première guerre mondiale est unanimement partagé; Cette attitude défensive est encore renforcée par la prise de conscience de la faiblesse démographique du pays. A partir de 1935, l’angoisse de l’état major est avivée par l’arrivée à la maturité des « classes creuses » du premier conflit, ce qui incite les responsables politiques et militaires à la prudence. Ces postulats conduisent à la construction de 1930 à 1938 de la ligne Maginot, gigantesque système de fortification qui s’étend de la frontière suisse aux Ardennes. La croyance dans la sûreté de cette forme modernisée des tranchées de 1914-1918, est aussi illusoire qu’inébranlable. Ajoutons que l’option défensive s’inscrit également dans la stratégie de l’empire britannique. Toutefois, dans le contexte de 1940, le choix défensif présente une série de faiblesses mortelles. La ligne Maginot ne protège pas les Ardennes (décrétées infranchissables aux blindés par Pétain en 1934) et le nord. La raison de cette surprenante lacune est économique, la dense occupation du sol par les industries et l’urbanisation rend difficile l’édification d’un réseau moderne de fortifications et surtout diplomatique, le traité d’assistance militaire franco-belge de 1920, rendant impossible le retranchement derrière la frontière française. Plus grave encore, l’immobilisation d’une énorme infanterie pour défendre les fortifications de la ligne Maginot. Cinquante divisions, soit près de la moitié de l’Armée Française.
La faillite militaire est due à l’incapacité à comprendre les règles de la guerre moderne. L’armée française est prisonnière des leçons de 1914. Le choix défensif conduit également au refus d’envisager l’emploi moderne des blindés et de l’aviation. Malgré les esprits éclairés qui ont compris très vite le rôle des blindés, les généraux Estienne, Flavigny, Pigeaud, le colonel de Gaulle.
Mais ces idées se heurtent autant au conservatisme de l’état major qu’aux réticences de la classe politique avec l’arrivée du front populaire en 1936 qui reconnaît le rôle des blindés, décide la construction du char lourd « b1-bis » engin remarquable, supérieur aux blindés allemands par son blindage et son armement (redoutable canon de 75).
En septembre 1939, les enseignements de la bataille de Pologne poussent l’état major à mettre sur pied des divisions cuirassées de réserve. Ces divisions ne sont pas conçues pour l’offensive. 50% des blindés français ne sont pas endivisionnés et sont éparpillés dans les régiments d’infanterie. D’une manière générale, la motorisation est insuffisante, la DCA dramatiquement défaillante et les moyens de communication archaïques, le téléphone ayant été préféré à la radio. Sur le plan aérien, on constate les mêmes errements. Les nombreux rapports du Capitaine Morel, attaché militaire auprès du gouvernement républicain espagnol, qui décrivent avec précision la naissance opérationnelle de la « Blitz-Krieg » n’émeuvent pas l’état-major. Le succès encore plus spectaculaire de la Blitz-Krieg en Pologne est du à l’armement archaïque des polonais et de leurs défaillances tactiques. Le général Gamelin, chef de l’armée française n’envisage la future guerre à l’Ouest que comme une bataille de la Somme améliorée et ne sera qu’une répétition modernisée de la grande guerre. Faillite du renseignement militaire, le deuxième bureau n’a cessé de surestimer les moyens allemands sur le plan quantitatif et de les sous estimer sur le plan qualitatif.
En mai 1940, les services de renseignements comptent 6 000 chars nazis, alors que la Wehrmacht n’en aligne que 2 439. Cette mauvaise appréciation des moyens allemands a renforcé l’option strictement défensive. Contrairement à une mythologie tenace, l’armée française n’a pas été vaincue par plus forte qu’elle, du moins en terme d’effectifs et de matériel. Le 10 mai 1940, 114 divisions allemandes dont 10 blindés se lancent à l’assaut de l’ouest. Les français disposent de 94 divisions dont seulement 7 motorisées, 3 blindées légères, et 3 cuirassées auxquelles s’ajoutent 22 divisions belges, 10 britanniques et 9 néerlandaises. L’armée allemande dispose d’environ
2 500 chars, soit autant que l’armée française et souvent de qualité inférieure.
La Wehrmacht en 1940 est largement une armée à 2 vitesses : à côté des « panzer divisionen » subsiste une énorme masse peu motorisée (400 000 chevaux) et médiocrement encadrée. Même dans le domaine aérien, la supériorité allemande n’est pas aussi manifeste
.
- Luftwaffe 3 500 avions
- Armée de l’air française 1 300 avions
- Royal air force 1 700 avions
Le 10 mai 1940, le groupe d’armées nazies B (commandé par le Général Von Bock) envahit les Pays-Bas qui capitulent dès le 15 mai. Le 11 mai, le fort d’Eben Emaël en Belgique tombe aux mains des parachutes allemands et tout le dispositif belge s’effondre. Les 1eres et 7eme armées françaises et le corps expéditionnaire britannique, conformément au plan Dyle-Breda de l’état major allié se lancent au secours des belges et se heurtent aux forces allemandes sur la Dyle, entre Anvers et Louvain.
Le 12 mai 1940 l’attaque principale a lieu dans les Ardennes, secteur mal défendu, à la jonction des 2eme (Général Hutziger) et 9eme (Général Corap) armées françaises. Le maréchal Von Rundsfedt y engage les 3 Panzerkorps du général Von Kleist, soutenus par une énorme flotte aérienne (la moitié des moyens de la Luftwaffe). Les 13 et 14 mai, après avoir enfoncé les défenses françaises, l’infanterie nazie traverse la Meuse à la sortie des Ardennes. Le 15 mai au soir, de Dinan à Sedan, le front est enfoncé sur une largeur de 100 Km. Les « Panzerdivisionen » foncent vers l’Ouest et la mer, de façon à encercler les armées franco-anglaises aventurées en Belgique. Après seulement 5 jours de combat, alors qu’elle est encore pratiquement intacte, l’armée française est potentiellement vaincue par un chef d’œuvre tactique.
Le commandement français est frappé de stupeur et certains généraux sont complètement dépassés, et comme anesthésiés. Le généralissime Gamelin ne réagit que le 19 mai, il tente de contre-attaquer pour éviter l’encerclement des 47 divisions franco-britanniques lancées en Belgique. C’est là que s’illustre le colonel de Gaulle à la tête de la 4ème division cuirassée de réserve qui ralentit de quelques jours autour de Montcornet les blindés nazis dans leur folle course vers la mer. Le 19 mai, Gudérian est à Péronne le 20 à Amiens, le 21, il a atteint la mer à Abbeville. L’Infanterie Allemande
suit à pied avec difficulté la marche forcée des chars. Dans le « couloir des Panzer » un trou inquiétant s’est formé. Gamelin veut profiter de cette faiblesse avant d’être limogé, il prépare une ultime contre offensive entre Cambrai et Arras. Le Général Weygand, nouveau chef de l’armée française retient le projet Gamelin, mais la fragilité de la coalition alliée ne permet pas le déclenchement de cette contre-offensive. Les anglais commencent à préparer leur rembarquement dès le 25 mai et le général Gort ordonne leur repli sur Dunkerque. La retraite britannique plonge les belges dans une situation désespérée. Le 27 mai, sans en informer les français, le roi des belges capitule. Le 26 mai, l’amirauté britannique commence à évacuer les troupes repliées dans la poche de Dunkerque. Les britanniques parviennent à évacuer 230.000 des leurs et 110.000 français. Le 4 juin, l’opération de rembarquement est terminée. En même temps, le général Weygand tente d’organiser une ultime résistance sur l’Aisne et la Somme où vont se sacrifier les soldats étrangers dont 40% de juifs des 21ème 22ème et 23ème Régiments de Marche de Volontaires Etrangers et des 11ème et 12ème Régiments Etrangers d’Infanterie. Le 10 juin, Rommel est à Fécamp, le même jour l’Italie déclare la guerre à la France, le 14 juin entrée des nazis à Paris, le 17 juin le général Guderian ayant pris la ligne Maginot à revers, est à Pontarlier sur la frontière Suisse. Le 18 juin appel à la résistance du général de Gaulle de Londres où il s’est réfugié. Le 22 juin, signature de l’armistice à Rethondes. Au cours de cette bataille de France (10 mai – 25 juin) l’armée française a perdu 100 000 hommes : (85 000 tués, 15 000 disparus) et 250 000 blessés,
2 500 chars et 900 avions détruits. Ces chiffres sont impressionnants et montrent que les soldats français se sont bien battus. Les pertes journalières sont supérieures à celles de la bataille de Verdun. La Wehrmacht a perdu 50 000 hommes et 111 000 blessés, 1 800 chars et 1 400 avions. La campagne de 1940 n’a donc pas été la simple promenade militaire décrite par certains historiens.
Pour conclure, rappelons ce que disait Marc Bloch dans « l’Etrange Défaite », rédigé à chaud pendant l’été 1940 : « Que les générations futures ne versent pas dans la fausse représentation d’un pays acceptant d’avance la défaite ».