Charles Golgevit

   S'engager en 1939 comme volontaire pour la guerre à l'âge de 29 ans, en laissant une femme et un enfant de deux ans n'est pas une chose facile ni simple…On ne le fait pas de gaîté de cœur…Pourtant, pour moi, ça allait de soi. C'était la suite logique de ma vie : en Pologne, la misère, la discrimination, le travailleur que je suis à l'âge de onze ans, les grèves, les manifestations, la bagarre avec la police, les arrestations remplissaient ma vie quotidienne…
Arrivé à Bruxelles en 1931, sans papiers ni argent, la vie n'était pas rose non plus. En 1933 après l'arrivée d'Hitler au pouvoir en Allemagne, j'ai fait une marche à pied, jusqu'à Amsterdam pour participer au rassemblement pour la paix… Alors, la Belgique ne voulait plus de moi, on m'a expulsé. Et quand je suis arrivé à Paris début février 1934, avant même d'avoir pu légaliser ma situation, j'étais tout de suite mêlé aux grandes manifestations antifascistes du 6 au 12 février.
En 1937 un enfant nous est né, et en 1939, c'était la guerre. Tout naturellement, je me suis engagé dans l'armée française contre l'Allemagne nazie.
Raconté Barcarès, le 22 ème R.M.V.E., le front, les morts et les cinq longues années de captivité et de souffrances c'est important. Mais moi je voudrais évoquer ici deux événements qui me tiennent particulièrement à cœur:
Début juillet 1943, étant prisonnier dans le camp 383 à Hohenfels, Camp pour juifs et autres “fortes têtes“…je commençais à m'inquiéter, pas de nouvelles de ma femme…je la savais dans la résistance (M.O.I.). Notre langage était un peu codé, certaines lettres on été censurées. Fin juillet une carte me parvient d'une “amie“ me disant: «Ta femme a été prise, comme tous nos autres patriotes, elle avait bon moral et était très courageuse, ton fils est en bonne santé, on s'occupe de lui». Le choc fut terrible. Mais ayant confiance dans l'issue de la guerre, j'ai tout fait pour garder bon moral.
Six semaines plus tard, je me suis décidé d'envoyé cette carte à la famille de ma femme, qui vivait à Bruxelles sous de faux noms (tous résistants), pour leur apprendre la triste nouvelle… Le deuxième événement inoubliable fut la Libération. Le 1er Mai 1945, nous étions libérés par les Américains au sud de l'Allemagne, (Ma femme a été libérée le même jour par l'Armée Rouge, au nord de Berlin.) Quelques jours après, on nous a embarqués à Regensbourg dans des wagons à bestiaux pour être rapatriés. Le train roulait lentement, s'arrêtait souvent, le voyage été très long…Un matin, ça devait être vers le 14 ou 15 mai, le train se remet de nouveau en marche, je regarde par la porte ouverte et vois défiler la gare de Château-Thierry.
J'attrape vite la musette, ma capote et saute du train en marche. Les amis pensaient probablement que j'étais devenu fou.… Mais moi je me suis brusquement rappelé, avec angoisse, que mon fils devait se trouver assez près de Château-Thierry.
Les gens sur le quai étaient aussi effrayés en voyant un soldat sauter du train. Mais vite quelqu'un a compris et m'a demandé si j'étais le père du petit Jeannot qui était caché chez les Levavasseur à Mont-Saint-Père?
Après avoir entendu mon oui, ils m'ont tous assuré que le petit était en vie et en bonne santé.
Tout le monde était déjà au courant que le petit Jeannot était un enfant juif …Que sa tante Guta était venue de Belgique et qu'elle avait amené notre fils à Bruxelles chez ses parents pour essayer de les consoler un peu de la perte cruelle de leur plus jeune fils Moszke, fusillé par les nazis à l'âge de 22 ans… Le 17 mai, en arrivant à Paris, j'ai commencé à courir dans tous les centres de rapatriements… Onze jours et onze nuits j'ai couru partout. Dimanche 27 mai, à la manifestation au Mur des Fédérés, il y avait déjà un groupe de rescapés, anciens résistants…
Et le lendemain, à 5 heures du matin, ma femme a frappé à la porte…Après avoir passé deux années à Auschwitz…
Ça ne s'oublie pas
par Charles Golgevit
Article paru dans Notre Volonté N° 2 Nouvelle Série (192)
Octobre-Novembre 1989