Témoignage de Boris Holban
Engagé volontaire.


Lorsque le conflit éclate tout bascule. Le 3 septembre 1939, la guerre est déclenchée; Elle suscite une forte mobilisation parmi les immigrés qui vivent en France, en particulier chez les Juifs qui on connu, dans leur pays d'origine, l'antisémitisme et la répression. Au ministère de la guerre, dans les casernes, dans les mairies, à Paris comme en province, ils se précipitent par milliers pour s'engager dans l'armée française, défendre leur pays d'accueil et ses principes humanistes, contribuer à l'écrasement de la barbarie fasciste qu'ils haïssent du plus profond d'eux- mêmes. Le gouvernement français hésite. Il se méfie de ces étrangers contre lesquels il a déjà tant de mesure de coercition depuis 1938. Après avoir tergiversé, il décide finalement de constituer des unités de volontaires étrangers: les 1er, 2ème et 3éme régiment de marche de volontaires étrangers, ( RMVE ) transformés par le décret de février 1940 en 21éme, 22éme, 23éme RMVE, rattachés respectivement aux 35éme, 19éme et 17éme divisions d' infanterie ; les 11éme ,12éme et 13 éme régiments étranger d'infanterie (REI )attachés au 6éme, 8éme et 1ére divisions d'infanterie. De leur côté, le gouvernement tchèque en exile à Londres, a formé des unités, et le gouvernement polonais a même levé une armée sous la férule du général du général Sikorski. Au total, même s'ils n'ont pas tous été enrôlés, près de 40 000 étrangers se sont engagés. La majorité des RMVE étaient composée de Juifs, ainsi qu'un grand nombre d' Espagnols libérés des camps d'internement, d' Italiens, de Hongrois, de Roumains et même quelques Chinois. Je me suis donc présenté comme engagés volontaire parmi les premiers, pour la durée de la guerre... Je suis affecté au 21éme RMVE dont la base et à Barcarès, près de Perpignan. Nous débarquons le 10 octobre 1939 à la gare de Rivesaltes, et nous rejoignons le cantonnement en pleine nuit. Quand le jour nous permet de dresser l'état des lieux, le résultat est désastreux. Les lits ? Des sacs bourrés de paille posés sur de simples planches. Dehors, les moustiques pullulent et les baraques, assemblage sommaire de planches infestées de puces, sont plantées sur une vaste étendue sablonneuse qui sépare l'étang de Barcarès de la Méditerranée, où s'engouffre la tramontane. Nous sommes pas au bout de nos surprise. La nourriture est précaire est de mauvaise qualité. Encore faut-il avoir de quoi manger. Il n'y à pas assez de gamelle pour tout le monde. L'équipement ne vaut guère mieux ; les «uniformes» sont constitués du rebut de tous les rebuts de l'armée: chaussures et molletières usées et disparates. Vestes grises, pantalons bleus trop courts ou trop longs, distribués ai hasard. Quand à l'instruction militaire, elle est des plus rudimentaire, du fait de l'armement ( nous disposons de vieux fusils de la Première Guerre ), mais aussi du terrain, sans relief, qui ne permet pas d'entraîner les hommes à une guerre de mouvement. Enfin, l'encadrement se compose de sous-officiers et d'officiers de réserve, quand il ne s'agit pas d'anciens officiers de l'armée tsariste, réfugiés en France après 1917. Notre instruction se limite donc à quelques exercices de tir et, surtout, à des marches épuisantes et inutiles. Le divertissement par excellence, pendant ces marches interminables, c'est de chanter, de préférence, les chansons de la Légion étrangère... C'est donc ainsi, mal équipés, mal instruits, mal armés,que nous allions vaincre l'armée la plus puissante et la plus perfectionnée d'Europe. Et dire que dans notre naïveté, nous y croyons! Le morale était bien la seule chose dont nous ne manquions pas... Apprécier par mes supérieurs, je suis désigné pour suivre une formation. Me voilà donc deux mois plus tard caporal; Nous sommes en mars 1940. J'allais passer sergent( le plus haut grade auquel un engagé volontaire pouvait accéder) quand le 28 avril 1940, nous apprenons notre départ pour le front. Nous allons enfin nous battre! Finie la drôle de guerre: nous allons enfin affronter cette armée allemande, avec la certitude d'avoir raison et donc d'être invincible. Notre régiment est le premier à partir. Il est rattaché à la 35ème DI...Avant le départ au front, notre régiment a changé d'aspect. Nous avons reçu un nouvel équipement: lourd, encombrant, inadapté,mais neuf...Rien ne nous distingue plus du militaire français. Et pour nous, juifs et étranger, le fait de nous sentir intégrés dans l'armée française est important. Je n'ai pas oublié les regards durs dans la rue ou le métro lorsque je me mettais à parler, avant la guerre et surtout au début du conflit. «Encore un étranger», semblait-il dire. «Nos maris et nos frères sont mobilisés et voilà ses étrangers, jeunes et valides, qui se promènent dans les rues». C'était d'autant plus pénible que nous étions engagés depuis les premiers jours, mais avions attendu pendant des semaines d'être enrôlés. Je pensais que l'uniforme allait enfin me gagner le respect de tous. Et effectivement, à l'occasion de mon unique permission, en mars 1940, revenant à Paris en uniforme, j'ai cru déceler dans les regards de l'affection, et même une certaine admiration. Je garderais toujours gravée dans ma mémoire la dernière nuit passée à Barcares, avant le départ pour le front. Impossible de dormir. Et ce barda que je vérifiais dix fois! A lire le journal de marche du régiment, presque un demi-siècle après, les images me reviennent, précises : les image d'une guerre, d'une vraie, celles du combat et celle de la mort.
Extrait de l'ouvrage de Boris Holban «Testament»
aux Édition Kalmann-Levy