Souvenir de notre engagement
par le Dr Danowski


Il y aura bientôt quarante ans que la France est entrée en guerre contre l'Allemagne nazi. C'était au début de septembre 1939 ; Les murs se couvraient d'affiches reproduisants l'ordre de mobilisation générale…Les étrangers, à l'image de leurs aînés de 1914-1918 se ruèrent par milliers vers les bureaux de recrutements, aussi bien à Paris qu'en province. Ils allèrent souscrire un engagement volontaire dans l'armée française pour la durée de la guerre. Parmi eux des hommes de 52 nationalités, dont une majorité de juifs. Des hommes qui n'avaient jamais porté d'armes, venant de divers pays lointains, tous animés de la même ferme volonté : offrir à ce pays hospitalier, la France, le meilleur d'eux même, la vie. Il leur faudra attendre quelques jours pour savoir s'ils sont admis sur les listes d'engagés. Les engagés volontaires se félicitent d'avoir obtenu la possibilité d'offrir leur service à leur patrie d'adoption. Des semaines durant, ils ont attendu la convocation pour se rendre dans leur camp d'instruction de La Valbonne ( près de Lyon ), de Barcares ( près de Perpignan ), etc… Quotidiennement les trains bondés d'engagés volontaires quittaient la gare de Lyon, les emportant vers Sathonnay où se trouvait le dépôt de la Légion Étrangère, première étape avant la prise de contact avec les autorités militaires. Ces volontaires eurent à subir l'hiver rigoureux de 39-40. Le passage de la vie civile à la vie militaire fut brutal. En guise de lit c'était la paille dans les baraquements, le réveil lourd et glaciale qu'un "jus" réchauffait un peu. Rassemblement sur rassemblement, appel sur appel, visite d'incorporation, photographie de face de profil, numéro de matricule, empreintes digitales, etc… Ce pendant le moral baissait…Encadré par des légionnaires de carrière, l'accueil était plutôt froid. Civil il y a peu de temps encore, le nouveau soldat se trouvait face à des " blédards " qui ne ménageaient ni insultes ni paroles " vertes " à ce bleu, quelque soit sont âge, sa condition sociale, s'il était père de famille, petit commerçant ou grand industriel. L'uniforme interdisait déjà toute remarque ou réplique et les engagés volontaires se taisaient, car ils en verraient encore par la suite des " vertes et des pas mûres"…

Article paru dans Notre Volonté N°165 d'avril-mai 1979



C'était sa dernière confession 

Samedi 8 juin 1940.

La terre tremble sous la canonnade. L'air est déchiré par les projectiles. On est assourdi par le bruit infernal des avions ennemis. Les blessés affluent au poste de secours. Heureux sont ceux qui ne sont pas bien touchés et peuvent après les premiers soins, partir à pied. Quand aux blessés graves, leur évacuation, faute d'ambulances, est assurée par les moyens de fortune. Depuis déjà un moment, l'ordre de repli a été donné, mais devant le grand nombre de blessés, nous sommes encore à notre poste. Parmi eux, un homme touché par un éclat d'obus, au bas ventre, saigne abondamment , et se meurt dans d'atroces douleurs. Il me fait signe d'approcher et me demande si je comprend le «Yiddish».A mon affirmation, il me dit «Écoutez, je sens que je vais mourir, je suis tailleur de Belleville et père de famille nombreuse. Ma femme ne tenait pas à ce que je m'engage dans la Légion Étrangère. Mais je voulais le faire pour témoigner ma gratitude à la France hospitalière. A mon âge, j'ai dépassé la quarantaine, j'aurais pu rester en arrière et ne pas monter au front. Je ne le regrette pas de l'avoir fait. Si vous voyez un jour ma femme, dites lui que j'ai fait mon devoir et qu'elle ne m'en tienne pas rigueur de ne pas l'avoir écoutée. Je m'appelle...
Ses douleurs arrête sa parole. Aucune syllabe ne sort plus de sa bouche crispée. Une autre piqûre de morphine adoucit cette mort qui amène cet Engagé Volontaire vers un monde meilleur.


Docteur Danowski, (Ex-toubib du 23éme R.M.V.E.)
Paru dans Notre Volonté N° 7 (20) de Novembre-Décembre 1949